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La véridique histoire du A cerclé

par Amedeo Bertolo (Centro Studi Libertari), Marianne Enckell (CIRA)

2010

Le A dans un cercle est un sigle si répandu, si connu et reconnu qu’on a fini par le prendre pour un symbole traditionnel de l’anarchisme, comme s’il avait existé depuis toujours. La rumeur le fait parfois remonter à la révolution espagnole : l’œil des jeunes anarchistes est plus habitué à voir un A cerclé que la cible peinte sur le casque d’un milicien, que l’on voit clairement sur une photo en compagnie de Durruti. Certains croient qu’il ferait référence à Proudhon, résumant son idée de l’Anarchie dans l’Ordre. En réalité, il s’agit d’un phénomène récent dans l’iconographie libertaire : le « A cerclé » a en effet été inventé à Paris en 1964 et réinventé à Milan en 1966. Deux dates, deux lieux de naissance ? Voyons-y de plus près.

Couverture du bulletin Jeunes libertaires (avril 1964)

C’est en avril 1964, sur la couverture du bulletin Jeunes Libertaires qu’apparaît le dessin d’un sigle que le Groupe JL de Paris propose « à l’ensemble du mouvement anarchiste » par delà les différents courants et les divers groupes ou organisations. « Deux motivations principales nous ont guidés : d’abord faciliter et rendre plus efficace les activités pratiques d’inscriptions et affichages, ensuite assurer une présence plus large du mouvement anarchiste aux yeux des gens, par un caractère commun à toutes les expressions de l’anarchisme dans ses manifestations publiques. Plus précisément, il s’agissait pour nous d’une part de trouver un moyen pratique permettant de réduire au minimum le temps d’inscription en nous évitant d’apposer une signature trop longue sous nos slogans, d’autre part de choisir un sigle suffisamment général pour pouvoir être adopté, utilisé par tous les anarchistes. Le sigle adopté nous a paru répondre le mieux à ces critères. En l’associant constamment au mot anarchiste il finira, par un automatisme mental bien connu, par évoquer tout seul l’idée de l’anarchisme dans l’esprit des gens ».

Le sigle proposé est un A majuscule inscrit dans un cercle ; Tomás Ibañez en est l’initiateur, René Darras le réalisateur. D’où vient l’idée, de la simplicité de réalisation, du sigle antinucléaire déjà répandu du CND (Campaign for Nuclear Disarmament), d’autres inspirations ?

L’Alliance ouvrière anarchiste affirme l’avoir utilisé dans sa correspondance dès la fin des années 1950, marquant ainsi ses initiales AOA ; mais il ne figure dans son bulletin L’Anarchie qu’à partir de juin 1968.

La proposition des JL de 1964 n’a eu aucun succès, hormis quelques graffitis dans les couloirs du métro parisien — n’oublions pas qu’alors on imprimait tracts et journaux soit sur stencils (support fragile), soit en typographie classique, et qu’il aurait donc dû fallu réaliser un cliché au plomb figurant un A dans un cercle. En décembre de la même année, le A cerclé apparaît en titre d’un article signé Tomás [Ibañez] dans le journal Action libertaire. Le réseau des Jeunes Libertaires, qui comptait au début des années soixante plusieurs groupes dans toute la France, s’est affaibli : les bulletins régionaux ne paraissent plus et le bulletin parisien sera en sommeil de 1965 à 1967 ; plusieurs « JL » seront aux premiers rangs du mouvement de Mai 68. Fin du premier chapitre.

Il faut attendre 1966 pour que le symbole du A cerclé soit repris à titre expérimental, puis 1968 pour qu’il soit utilisé régulièrement, par la Gioventù libertaria de Milan, qui avait des rapports fraternels avec les jeunes Parisiens. Ces deux groupes ont été à l’origine du Comité européen de liaison des jeunes anarchistes (CLJA). C’est alors que commence la vie publique du sigle.
Les premières fois qu’on le voit, c’est justement à Milan, où il sert de signature habituelle aux tracts et aux affiches des jeunes anarchistes, parfois associé au signe antinucléaire et à la pomme des Provos hollandais. Il se propage en Italie, puis dans le monde entier ; mais on n’a presque point vu de A cerclés pendant le mai parisien en 1968, les premières traces n’apparaissent guère qu’en 1972-73. C’est dans ces années-là qu’explose la mode du A cerclé, que s’approprient et qu’imitent les jeunes anars dans le monde. Il connaît un tel succès que si son inventeur l’avait breveté, il serait milliardaire aujourd’hui…

Pourquoi ce succès si rapide, si frappant ? Il est dû aux motifs mêmes qui avaient fait proposer le sigle par les JL : d’une part il est extrêmement facile à dessiner, aussi simple que la croix ou l’étoile, plus simple que la croix gammée ou la faucille et le marteau ; d’autre part, un mouvement nouveau, jeune, en plein développement, avait appris à écrire sur les murs et se cherchait un signe de reconnaissance. C’est ainsi que le A cerclé s’est imposé de fait, sans qu’aucune organisation ni groupe n’ait jamais songé à en décréter l’utilisation, et en l’absence d’un autre symbole graphique international des anarchistes (qui utilisaient parfois une symbolique désuète, comme la torche en Italie).

Voilà donc la véridique histoire du A cerclé, faite de volonté consciente de spontanéité : un cocktail typiquement libertaire. Toute autre histoire est légende.



La documentation utilisée ici et les illustrations peuvent être consultées au CSL/Archivio Pinelli de Milan et au Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA) de Lausanne (www.cira.ch).

Article repris du Centro studi libertari — Archivio Giuseppe Pinelli. Pour les affiches, il faut visiter la page dédiée, où les premières occurrences remontent à 1965 :

Voir : [Le vote est un leurre, seule la révolution sociale fera une société libre et juste]
Voir : [Le pouvoir est maudit, c’est pourquoi je suis anarchiste. Louise Michel Les anarchistes ne luttent pas pour la conquête du pouvoir, ils luttent pour son abolition.]
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